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Mes réactions à l'actualité politique intérieure et internationale, sociétale, sociale .... .... Avec légèreté, chaque fois que je le peux ! Je fais mienne la formule de Philippe Meyer (Mammifère omnivore) "Nous vivons une époque moderne !"

« Coup d'Etat » au palais de Carthage ?

                Le Président Kaïs Saïed

 

Dimanche 25 juillet jour de fête de la République dans le pays, le Président tunisien Kaïs Saïed élu en 2019 avec 72 % des suffrages, a-t-il posé un point final au « printemps arabe » qui, fin 2010, a eu pour point de départ la Tunisie et en particulier, la ville de Sidi Bouzid ? Ce 17 décembre, un jeune vendeur de légumes ambulant, Mohamed Bouazizi, s'était immolé pour protester contre la situation catastrophique du pays et les souffrances que le régime de Ben Ali (1989-2011) imposait à son peuple.

Le mouvement de protestation ne tardera pas à faire tâche d'huile, ce qui contraindra le chef de l'Etat tunisien à quitter le pouvoir. Très vite, ce qui sera qualifié de « printemps arabe », gagnera d'autres pays. Parmi eux, la Libye, le Maroc, l'Egypte, la Syrie.

Alors qu'en ce printemps 2011 a été célébré le dixième anniversaire de ces événements, l'espoir qui s'était levé est très vite retombé et le bilan n'incite guère à l'optimisme.

Au Maroc, l'autoritarisme du roi Mohamed VI a pris le dessus sur les espoirs qui avaient pu se dessiner avec le mouvement né dans un pays voisin. En Libye, l'après Kadafi a vu cet Etat ou ce qu'il en reste, s'entre-déchirer, provoquant la partition du pays et le chaos généralisé. En Egypte, le maréchal Al-Sissi a renversé par un coup d'Etat, le président Morsi, qui avait été porté au pouvoir lors d'une élection ayant confié le pays au parti des Frères Musulmans. Aujourd'hui, la répression qui frappe ce pays est sans comparaison avec celle imposée par le régime Moubarak qui dirigea l'Egypte jusqu'en 2011. Enfin, il n'est pas utile d'insister sur la manière dont Bachar-Al-Assad a plongé dans un bain de sang le mouvement de protestation qui s'était étendu à la Syrie.

La Tunisie qui n'est pas parvenue à juguler la crise économique et sociale plongeant dans la difficulté une grande partie de la population, avait, jusqu'à présent, réussi à préserver les acquis démocratiques du mouvement dont elle a été le berceau. En 2019, une jeunesse fortement mobilisée, a contribué à porter au sommet du pouvoir un enseignant de droit constitutionnel Kaïes Saïed, quasiment inconnu sur la scène politique tunisienne.

Le nouveau président, se déclare hostile à la démocratie représentative et se démarque des partisans d'un régime parlementaire, lui préférant une démocratie directe tirant sa légitimité des pouvoirs locaux.

En 2019, lors des élections législatives, la formation islamo-conservatrice Ennahda en est sortie vainqueur remportant le plus grand nombre de sièges (52 sur 217) d'une Assemblée fragmentée entre de multiples formations. Le leader de ce parti Rached Ghannouchi est devenu le Président de l'Assemblée tunisienne.

Le Premier ministre tunisien Hichem Mechichi en conflit avec le Président, avait en janvier dernier nommé des ministres mais Kaïs Saïed a refusé de leur faire prêter serment au motif qu'ils seraient « soupçonnés de corruption ».

Dans un pays où la crise sanitaire a eu pour conséquence la saturation du système hospitalier, se rajoutant à la crise politique, économique et sociale, le Président avait à plusieurs reprises fait état de sa frustration face aux limites d'une Constitution à dominante parlementaire venant entraver ses prérogatives présidentielles.

Par ailleurs, s'il continue à bénéficier d'une forte popularité notamment chez les jeunes, Kaïs Saïed se voit reprocher d'avoir abandonné le projet de loi proposé par son prédécesseur Essebsi, décédé en 2019, un texte qui portait sur l'égalité entre hommes et femmes dans l'héritage familial.

C'est dans un contexte de fort mécontentement que dimanche soir, le Président Kaïd Saïed a décidé de limoger le chef du gouvernement Hichem Mechichi, a suspendu pour une durée de trente jours les travaux de l'Assemblée et levé l'immunité parlementaire des députés. Aussitôt, les forces armées ont pris position aux abords de l'Assemblée, de la télévision nationale et d'autres lieux stratégiques.

Pour prendre cette décision, le président tunisien s'est fondé sur l'article 80 de la Constitution l'autorisant à prendre « des mesures d'exception » en cas de « péril imminent ».

Cette position est contestée par d'autres constitutionnalistes lesquels soulignent que le texte ne détaille pas les mesures d'exception pouvant être prises avec pour objectif de « garantir, dans les plus brefs délais, le retour au fonctionnement régulier des pouvoirs publics ». Ils relèvent également que le Chef du gouvernement, le Président de l'Assemblée et celui de la Cour Constitutionnelle (inexistante à ce jour pour cause de blocages au sommet de l'Etat)) auraient dû être consultés ce qui n'aurait pas été le cas.

Alors que les décisions annoncées dimanche soir provoquaient des scènes de liesse notamment à Tunis où les jeunes qui dénoncent la corruption au sein du gouvernement sont descendus dans la rue en dépit du couvre-feu, du côté du président de l'Assemblée et du parti majoritaire, on parlait d'un « coup d'Etat ».

Dès lundi, la police est venue fermer la chaîne de télévision qatarie Al-Jazira et en a chassé les journalistes présents.

La France a insisté par la voix de Jean-Yves Le Drian sur la nécessité de « préserver le calme et l'Etat de droit ». Elle a appelé à la « nomination rapide » d'un chef de gouvernement.

Voici quelques mois, le président tunisien a été reçu au Caire en grande pompe par le maréchal Al-Sissi. Ce dernier sera-t-il le modèle d'un président tunisien en délicatesse avec les institutions représentatives, ou comme le parti Ennahda l'y invite, redonnera-t-il la parole au peuple en organisant de nouvelles élections ? Selon Rached Ghannouchi, il s'agirait de « garantir la protection du processus démocratique ».

Le ciel tunisien en cet été où la crise sanitaire en fait le pays le plus touché d'Afrique, s'est couvert de gros nuages noirs. L'éclaircie n'est nullement assurée.

La voie de la démocratie mais également, celle autoritaire d'un régime dominé par les militaires, n'est pas à ce jour dégagée. D'autant que les islamo-conservateurs qui adoptent aujourd'hui une position modérée, sont en embuscade.

Souhaitons que la Tunisie qui voici un peu plus de 10 ans avait fait naître l'espoir de tout une région ayant à sa tête des régimes pour la plupart autoritaires et corrompus, ne devienne pas celle où le printemps a cédé définitivement la place à un hiver sans fin.

 

Add. du 1er août : Consécutivement à la levée de l'immunité parlementaire, une première arrestation est intervenue. Il s'agit du député Yassine Ayari qui avait dénoncé après le discours présidentiel du 25 juillet un "coup d'Etat" et brandi la menace d'une "monarchie populiste militaire". Bon ou mauvais présage ?

 

             Rached Ghannouchi, Président de l'Assemblée Tunisienne

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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