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Mes réactions à l'actualité politique intérieure et internationale, sociétale, sociale .... .... Avec légèreté, chaque fois que je le peux ! Je fais mienne la formule de Philippe Meyer (Mammifère omnivore) "Nous vivons une époque moderne !"

La vengeance du sultan.

 

Il ne fait pas bon s'opposer à Recep Tayyip Erdogan. Pour avoir voulu défendre le droit à la caricature lors de l'hommage rendu à Samuel Paty, Emmanuel Macron a été récemment traité de « malade mental ».

Le 5 avril, se sont des militaires de haut rang qui en ont fait l'expérience. Pour avoir voulu critiquer le projet du président turc de contournement du Bosphore ainsi que l'islamisation croissante de l'institution militaire, dix amiraux turcs à la retraite ont été arrêtés et placés en garde à vue.

D'autres officiers de la marine n'ont pas été arrêtés en raison de leur grand âge mais devront se présenter à la police.

Depuis la « tentative de coup d'Etat » de 2016 qui a eu pour conséquences des milliers d'arrestations et des purges sans fin, le « sultan Erdogan » voit des conspirateurs dans tous ceux qui s'opposent à ses projets. Concernant les amiraux septuagénaires arrêtés, le parquet d'Ankara les considère comme les organisateurs d'une  conspiration « visant à commettre un crime contre la sécurité de l'Etat et l'ordre constitutionnel ».

Qu'en est-il exactement ? Erdogan souhaite que la Turquie sorte du Traité de Montreux signé en 1936, qui règlemente la navigation à travers le détroit du Bosphore et des Dardanelles entre la mer Méditerranée et la mer Noire. Ce traité garantit le libre passage des navires civils dans les deux détroits, parallèlement, il impose des restrictions aux bâtiments militaires. En fait, le président turc, entend réaliser un projet qualifié de « pharaonique », l'ouverture à Istanbul d'un canal artificiel de navigation entre la mer Noire et la mer de Marmara. Ce canal favoriserait l'accès des navires de guerre étrangers, notamment américains, en mer Noire ce qui n'est guère du goût de Moscou.

Le chantier est estimé à plus de 25 milliards d'euros, sa réalisation permettrait donc le contournement du Bosphore. S'y ajouterait, la création d'une ville nouvelle des deux côtés de cette voie d'eau baptisée « Kanal Istanbul ». Le financement de l'opération serait notamment assuré par des investisseurs venus du Qatar.

Que 104 amiraux à la retraite aient pu publier une déclaration mettant en garde contre la sortie de la Turquie de la convention de Montreux, est insupportable pour Erdogan. « Tous les putschs ont commencé par une pétition » a-t-il argumenté, dénonçant par ailleurs « des allusions à un coup d'Etat politique ».

Il est vrai qu'après ceux perpétrés en Turquie en 1960, en 1971, en 1980 sans parler de la « tentative » de 2016 et quand on s'appelle Erdogan, au moindre froncement de sourcil des opposants, la tentation d'y voir un « coup d'Etat politique » est grande.

L'autre sujet d'affrontement entre les pétitionnaires et le président turc porte sur l'évolution de l'armée de moins en moins républicaine et laïque en regard des institutions mises en place par le père de la République turque, Mustapha Kemal plus connu sous le nom d'Atatürk. Cette évolution s'est faite au profit des valeurs religieuses chères au président dans le but de parachever son projet d'islamisation de la société.

Pour les amiraux retraités qui contestent avoir cherché à renverser le gouvernement, « les vrais putschistes sont ceux qui nous gouvernent ». Et de préciser : « En créant des tensions, ils essaient de détourner l'attention des vrais problèmes, l'inflation, la perte du pouvoir d'achat, le fiasco de la réponse sanitaire à la pandémie, la politique étrangère ».

A propos de politique étrangère, les progrès nés des concessions faites par le président turc dans le différend qui oppose la Turquie à la Grèce, ont permis l'organisation d'une rencontre fixée au 6 avril à Ankara, avec la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen et le président du Conseil européen Charles Michel.

Si la relance des négociations sur l'adhésion de la Turquie à l'Union Européenne qui sont au point mort depuis plusieurs années, n'était certainement pas à l'ordre du jour de cette rencontre, le retour dans leur port d'attache des navires turcs qui prospectaient sur les gisements grecs et chypriotes en méditerranée et la réouverture de pourparlers directs entre turcs et grecs, avaient permis la concrétisation de l'initiative du chef d'Etat turc.

Le moment est d'autant plus important que la Turquie est sous le coup des sanctions américaines et qu'il était urgent de reprendre la relation avec l'Europe après le chantage qu'Erdogan avait exercé sur l'Union en proférant des menaces de laisser filer vers la Grèce les trois millions et demi de réfugiés syriens stationnés sur son territoire. Le contentieux entre les deux entités, porte aussi sur l'envoi par la Turquie de mercenaires en Syrie, en Libye et dans le Caucase.

Lors de la rencontre qui a eu lieu dans le palais présidentiel à Ankara au lendemain de l'arrestation des amiraux retraités, il a été décidé de prolonger l'accord signé en 2016 et parvenu à son terme en mars dernier. C'est en application de cet accord que les autorités turques bloquent depuis quatre ans les flux migratoires vers la Grèce en contrepartie d'une manne financière de 6 milliards d'euros versée par l'Union.

On ne peut toutefois que s'interroger sur les raisons qui amènent l'Europe à continuer à déléguer l'accueil des réfugiés, syriens pour la plupart, à un partenaire aussi peu fiable que la Turquie d'Erdogan.

Alors que lors des dernières élections municipales, le « sultan Erdogan » a subi un grave revers, son parti l'AKP ayant notamment perdu la gestion des villes d'Ankara et d'Istanbul, la main tendue de l'Union Européenne paraît un bien mauvais calcul et prouve, une fois de plus, l'incapacité des européens à imposer leurs conditions à un autocrate qui ne manquera pas, à la première occasion, de piétiner les engagements pris et de montrer le peu de cas qu'il fait des exigences en matière de droits humains et de respect de l'Etat de droit.

Lors de cette rencontre, Erdogan a eu une nouvelle fois l'occasion d'humilier l'Europe et de manifester son mépris pour le sexe féminin après qu'il ait, le 20 mars dernier, dénoncé la convention d'Istanbul, ce traité destiné à protéger les femmes des violences sexistes.

Bénéficiant du silence coupable du président du Conseil européen Charles Michel, le président Erdogan, a humilié la présidente de la Commission, restée debout face aux deux fauteuils occupés par les deux autres participants. Madame Von der Leyen n'a eu d'autre solution que de se résigner à s'asseoir sur un canapé qui lui était assigné sur le côté. Offense sexiste faite à la présidente de la Commission de l'Union Européenne, mais également, occasion pour le président turc, de tourner en dérision la prétendue puissance de l'Europe. Plus qu'une grave faute de goût, il faut voir dans cet acte tout à fait réfléchi, la volonté de la puissance invitante, de signifier de quel côté se situe la force.

Le résultat de la rencontre, allait le confirmer. Outre la prolongation de l'accord de 2016 sur les flux migratoires, ont été évoqués, une possible révision de l'accord d'union douanière pour un accès plus large de la Turquie au marché européen ainsi que l'octroi de facilités de visas pour les ressortissants turcs.

Il reste néanmoins à s'interroger sur les raisons qui ont amené le président du Conseil européen à accepter une telle discrimination qui constitue une humiliation pour sa collègue et, concernant l'Union Européenne, sur les raisons qui l'ont amenée à engager le dialogue avec un chef d'Etat qui, une nouvelle fois, est parvenu à ses fins.

Poser cette question, c'est une fois de plus, mettre le doigt sur les limites de l'Union, ses contradictions et ses faiblesses.

Était-il indispensable que dans le contexte actuel, les deux principaux dirigeants européens effectuent ce voyage à... Canossa ?

 

 

 

 

 

 

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