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Mes réactions à l'actualité politique intérieure et internationale, sociétale, sociale .... .... Avec légèreté, chaque fois que je le peux ! Je fais mienne la formule de Philippe Meyer (Mammifère omnivore) "Nous vivons une époque moderne !"

Quand passent les cigognes...

Les armoiries de la seigneurie de Montesquieu sur la borne frontière de La Roque d'en Talou.

C'était par une belle soirée d'août, le 9 exactement, aux environs de vingt heures. Alors que nous dînions dans ma cour sous le auvent en compagnie de l'ami Claude, de son fils Denis et de ses petits-enfants, de manière presque concomitante, le timbre du portail d'entrée et nos portables ont retenti.

Un voisin et un ami nous informaient que le château du village et le clocher de l'église étaient occupés par des cigognes de passage qui s'étaient posées pour passer la nuit haut perchées et nous invitaient à nous rendre illico au spectacle.

Délaissant nos couverts et abandonnant pour quelques instants le plat qui venait d'être servi par la  "maîtresse des fourneaux", nous nous précipitions tous les huit dans la rue pour admirer un spectacle qui ne se présente dit-on, qu'une fois tous les dix ans.

Voici donc ce que nos hôtes de passage nous offrirent :

 

Les cigognes ont fait leur pose sur un mur du château

 

Les cigognes ont pris possession du clocher. Vue de la place Gabriel Deville

 

  • Les cigognes ont pris possession du clocher. Vue de la place Fidel Bofill

Tout le long du parapet du boulevard Coronat, comme c'était le cas dans ma prime jeunesse, des groupes de tourils avaient pris place et s'extasiaient devant le spectacle offert.

Chacun y allait de sa réflexion. Certains affirmaient que si les cigognes étaient de passage aussi tôt dans la saison, cela signifiait que l'hiver prochain serait rude. D'autres le contestaient. Pour certains, à la même époque, elles sont tous les ans parmi nous. D'autres discutaient cette périodicité et affirmaient que ce n'est que tous les dix ans environ, qu'elles font une halte au sommet du village.

Allez savoir. N'ayant pas d'élément de comparaison, il me fut impossible d'émettre la moindre opinion et nous avons laissé le débat se poursuivre...

Du boulevard Coronat, nous avons emprunté la rampe qui nous a permis d'accéder au pied du clocher, sur la place Gabriel Deville. Plusieurs cigognes étaient sagement alignées sur le mur du château, respectant scrupuleusement la distanciation physique, d'autres avaient pris place sur chacune des quatre croix situées dans les quatre angles du clocher qui fut à l'origine une tour de défense.

Celle-ci permettait, lors des guerres qui sévirent jusqu'au Traité des Pyrénées de 1659, de protéger le village de l'envahisseur venu d'Aragon.

En effet, lors du Traité de Corbeil de 1258, la frontière séparant le royaume de France de la couronne d'Aragon avait été fixée entre la commune d'Estagel alors située dans le royaume d'Aragon et celle actuellement dénommée Latour-de-France rattachée au royaume de France. D'où, son nom actuel.

Il n'en fut pas toujours ainsi. La première mention du village connue remonte à l'an 1021 sous la forme « turris Triniago ». La graphie moderne se fixe au XVIII ième siècle (La Tour de France 1750).

Dans «L'histoire de nos villages » que mon compatriote et ami Jean Riffa a consacrée aux communes du département, il nous fait revivre ce moment : « En juillet 1258, le roi de France Saint-Louis et Jacques 1er d'Aragon signent le traité de Corbeil par lequel le Roussillon, la Cerdagne et le Conflent restent sous la couronne d'Aragon tandis que le Fenouillèdes passe en France. La Tour-de-Triniach devient ville-frontière ».

Comme je l'ai déjà signalé dans un précédent billet ( La dénomination de la Région : Occitanie ou Occitanie-Pays Catalan ? publié le 7 décembre 2017 ), au lieu-dit « La Roque d'en Talou », entre le village de Latour-de-France et le village de Montner, on trouve une borne frontière qui délimitait jusqu'en 1659 les deux royaumes. Elle porte, gravées dans la pierre, d'une part les armoiries de la maison d'Aragon, d'autre part celles de la Seigneurie de Montesquieu.

Les conflits furent nombreux pendant les quatre siècles qui s'écoulèrent entre les deux traités. Tant notre château qui domine le village que le clocher-tour situé à proximité immédiate eurent à subir les assauts guerriers.

« Le traité des Pyrénées de 1659, établit que les Pyrénées doivent devenir la frontière naturelle entre le royaume de France et d'Espagne. La Tour cesse d'être une ville-frontière » écrit Jean Riffa.

 

Le samedi 12 février 2011 nous avions inauguré la restauration du clocher-tour et l'aménagement, à ses pieds, de la place Gabriel Deville.

A cette occasion, j'avais fait éditer par la commune une brochure « La Tour au présent » qui retraçait l'historique des lieux et le déroulement des travaux d'aménagement de l'ensemble.

Le coût de cette restauration ayant dépassé les 500 000 Euros, nous pûmes réaliser ces travaux grâce à la générosité de différentes institutions et collectivités mais surtout grâce à l'aide financière qui nous fut apportée par le regretté Jean-Pierre Borreil et sa fille Florence. Jean-Pierre qui était également Conseiller Municipal du village, s'assura à mes cotés du bon déroulement du chantier et nous apporta une aide précieuse.

L'architecte qui avait été choisie, Sophie d'Arthuys, trop tôt disparue elle aussi, avait publié dans cette brochure, une étude qu'elle avait intitulée : « Eglises et Clocher. Éléments historiques, lecture du bâti».

Concernant la période de construction du clocher-tour, madame d'Arthuys indique que la partie basse existait avant que soit construite la première église au XIIIième siècle. On peut donc en conclure que le clocher-tour est antérieur à la construction de la première église..

Elle rappelle qu'en « 1462 le château, les fortifications, une première église et sans doute une partie du clocher sont détruits ».

Elle poursuit, « l'église en ruines est déplacée de l'autre coté de la tour, le terrain de la première église étant utilisé comme nouveau cimetière ».

Madame d'Arthuys relève qu'en 1640 « le village est saccagé par une incursion aragonaise ». A cette occasion, le clocher est également endommagé. Il va donc falloir tout reconstruire.

C'est en 1674 que commence « la construction d'une troisième église ». Il s'agit de l'église actuelle.

Concernant le clocher, l'architecte indique : « La tour est surmontée de quatre tourelles d'angle en porte-à-faux ».

La restauration du clocher-tour a été réalisée par l'équipe municipale que j'avais l'honneur de présider, sous la direction et le contrôle de Monsieur Lucien Bayrou, architecte des Bâtiments de France. Il s'est agi de remettre autant que possible, les lieux dans leur état initial. Une petite anecdote : l'ABF avait demandé à l'entreprise Payré qui effectuait les travaux de maçonnerie d'utiliser pour la réalisation des enduits, le sable que l'on trouve à proximité immédiate, sur les bords de l'Agly, donc identique à celui utilisé plusieurs siècles auparavant.

La place qui se trouve au pied du clocher, anciennement dénommée « Place du clocher », à l'occasion des travaux effectués, a pris la dénomination de « Place Gabriel Deville ». Elle est située sur l'exact emplacement de la première église sus-mentionnée.

Claude Colomer, historien, professeur agrégé lui aussi disparu, dans une « Etude biographique sur Gabriel Deville premier évêque constitutionnel des Pyrénées Orientales » réalisée pour être intégrée dans la brochure, rappelle que le futur évêque natif du village, y fut baptisé le 8 mai 1751.

Avec la Révolution française, en 1790, intervient la proclamation de la Constitution Civile du Clergé. Gabriel Devillle, alors curé de Saint Paul de Fenouillet, est appelé à « occuper les fonctions de premier Évêque Constitutionnel des Pyrénées Orientales ».

Claude Colomer nous révèle que « l'évêque d'Elne Antoine-Louis-Félix de Leyris d'Esponchez et les quatre-cinquièmes des prêtres du diocèse se proclamèrent réfractaires au serment (on ne prête serment qu'à Dieu) ». C'est ainsi, que le 30 avril 1791, Gabriel Deville natif de Latour-de-France, fut élu premier évêque constitutionnel des Pyrénées-Orientales.

L'historien nous indique que le clergé du Fenouillèdes a fourni l'ossature essentielle de celui du département, « le gros des troupes hostiles à la Constitution Civile du Clergé ayant pris la route de l'exil essentiellement vers l'Espagne ».

On peut rajouter qu'en représailles, Gabriel Deville fut excommunié par l'église qui ne réintègrera sa brebis égarée que peu avant son décès survenu le 28 floréal an IV soit le 14 mai 1796.

Aujourd'hui, notre clocher-tour, le vieux château, notre église, la Place Gabriel Deville, ces lieux chargés d'histoire de notre village, accueillent le visiteur et accessoirement, les cigognes qui viennent y chercher une nuit de repos avant de poursuivre leur long voyage vers le sud.

Dès le lendemain matin, les oiseaux migrateurs avaient quitté les lieux. Le boulevard Coronat, la Place Gabriel Deville, la place Fidel Bofill située de l'autre coté du clocher-tour et inaugurée le 13 juillet 2013 en hommage à un ami, peintre de talent qui nous a quittés, les abords du château, avaient retrouvé leur tranquilité habituelle.

Nous avions été émerveillés par la présence de ces visiteurs du soir et nous patienterons un peu et pourquoi pas, si nécessaire dix ans, avant de pouvoir à nouveau leur souhaiter la bienvenue.

 

Les armoiries du royaume d'Aragon sur la borne frontière de La Roque d'en Talou

 

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